Dans toute farce, savons-nous, il y a un dindon. Et le dindon de la farce sarkozyste, il ne fait aucune doute que c’est le peuple. Signe des temps, la déroute des partis de gauche est a priori difficilement explicable dans un monde où les injustices économiques et sociales sont croissantes. Et de fait, il est plus clair que jamais que l’idéologie de la mondialisation et son corollaire – la résignation à une société de gestion – a engendré une impunité sociale des détenteurs de capitaux, pour lesquels les politiques publiques se prostituent, avec un maquereau de taille en la personne de l’Etat. Pourtant, force est de constater que ce ne sont pas les partis de gauche qui tirent leur épingle du jeu, et surtout pas en France avec la double défaite électorale de 2002 et de 2007.
Le paradoxe, cependant, n’est qu’apparent. Si crise il y a, convenons que celle-ci n’est pas récente, et qu’elle est d’abord et avant tout ressentie comme une crise morale. Entendons par là le sentiment tenace d’un « malaise dans la civilisation », caractérisé par une défiance envers les autorités légitimes, une suspicion à l’endroit d’un élan modernisateur qui est à lui-même sa propre justification et qui attaque de plein fouet les valeurs de notre société. Raison pour laquelle l’issue du combat politique dépend de la double capacité à fournir des repères et à forger un dessein collectif, à prendre au sérieux l’héritage moral de notre civilisation (ce qu’avec Georges Orwell, nous appellerons la "common decency") tout en donnant prise à la société sur son destin. A ce subtil jeu de funambulisme sur le fil étroit de la synthèse, la gauche n’a pas su trouver son équilibre. Pire, sa stratégie, consciente ou non, conduit au renforcement de la confusion morale. Son souci, réel, de préservation de l’Etat providence et même d’extension des aides sociales ne saurait masquer son acceptation de politiques publiques soumises aux stratégies des grands acteurs privés, et son refus corrélatif de poser clairement des limites aux possibilités d’enrichissement. Mais le pire reste à dire car, non contente de se satisfaire des secours d’un Etat thérapeutique (Christopher Lasch) de plus en plus endetté, et donc de plus en plus impuissant, la gauche gouvernementale affiche un progressisme culturel de principe, dont la contrepartie est la stigmatisation d'une masse jugée ringarde. Alliée de tous les combats qui arrachent le peuple à ses clichés et ses représentations forcément provinciales, la gauche sait, mieux que personne, se hisser aux sommets de l’élitisme pour y planter le drapeau du mépris. Elle saura toujours dénicher, dans ses élans de vigilance, les survivances d’une France pétainiste et même, sans rire, le retour à un nouvel ordre moral. Rester coûte que coûte à l’avant-garde et à l’avant poste des transformations sociales, dans la certitude d’avoir affaire à des bouseux arriérés et fascisants, telle est l’essence même de notre gauche contemporaine habituée à « défendre les défavorisés avec l’accent de la haute société » (Christopher Lasch).
La France voulait un peu de populisme, du vrai, de l’authentique. Elle s’est donc tournée vers un Reagan français, Nicolas Sarkozy. Avec sa verve dynamique et emportée, il parlait de la valeur travail, de la dignité du travailleur, de sécurité publique, de responsabilité et de discipline. Il proposait à la nation une réconciliation autour d'un héritage assumé, un consensus moral retrouvé et un élan réformateur solidaire. La France se sentait plus aimée, mieux comprise : elle se retrouvait dans ces valeurs républicaines maladroitement portées par Ségolène Royal. Il n’y avait pourtant rien à attendre d’autre, de la part d’une droite largement convertie, dans les faits, à "l’individualisme rapace" (Christopher Lasch), qu’une politique de fuite en avant renforçant la confusion morale du plus grand nombre. De ce qui relève non du populisme mais de la démagogie, il ne pouvait sortir qu’un ébranlement plus grand encore des bases morales de la société, et un abaissement du pacte républicain.
Aussi étrangère que la gauche au sens des limites, la droite gouvernementale pratique comme elle un hubris sociétal déstructurant, dans la conciliation festive et apparemment contradictoire du marché et de l’extension infinie des droits individuels, vers une inexorable « unification juridique et marchande de l’humanité » (Jean-Claude Michéa). Dans ces conditions, il n’est pas interdit de se demander si, déçu parce que cocu, le peuple n’est pas tout simplement fichu.