Cet article se veut une réponse au commentaire de Bobleymar sur l'article relatif au néopétainisme.
En préambule, je remercie Bobleymar, pour la sympathie du ton que ne vient pas gâter la salutaire franchise du propos (et si je souligne cela, c'est parce que le net est bien plus souvent une foire d'empoigne sans retenue ni élégance qu'un forum de débat civilisé).
L'occasion m'est donc fournie par ce commentaire d'évoquer l'incontournable question de mon positionnement politique (droite ou gauche ?). Question difficile pour moi, que je n'ai fait qu'effleurer dans ce blog, mais la bonne humeur aidant, je suis bien décidé, ce soir, à ne pas lâcher l'affaire et à me prêter au jeu.
Commençons par le commencement : je ne suis pas encarté, je ne soutiens aucune structure partisane et n'ai pour l'heure aucune activité militante. Autant dire que si je ne me suis pas encore sali les mains (et dieu sait qu'avec les partis que nous avons, le meilleur savon ne suffirait pas à les laver), je n'ai encore rien entrepris de concret non plus.
Suis-je de droite malgré mes prises de position ouvertement socialistes ? Bobleymar suppose en effet que j'appartiens à la droite anti-libérale, dont il reconnaît dans le même temps qu'elle est aujourd'hui fort peu représentée dans notre pays. La difficulté vient de ce que l'on entend par la "droite". Si je m'en réfère à René Rémond, je peux d'emblée affirmer que je ne suis ni légitimiste (le royalisme, très peu pour moi), ni orléaniste (le goût prononcé pour le monde des affaires, ce n'est pas spécialement ma tasse de thé), ni bonapartiste (mélange de paternalisme et d'autoritarisme peu compatible avec mes idéaux démocratiques). La question se corse dès lors qu'on convoque le gaullisme, en ceci que je nourris depuis longtemps une admiration sincère pour le Général. Il faut bien reconnaître cependant que le gaullisme comme force politique est mort avec De Gaulle, en ceci qu'après sa disparition, ses successeurs s'empressèrent de trahir tout ce qui faisait l'originalité politique du bonhomme et constituait la marque d'un courant politique particulier. Citons l'attachement viscéral à la souveraineté et à l'indépendance nationale, la confiance inébranlable dans les insondables ressources du peuple français (le génie national), la construction d'une Europe des nations (et non d'une Europe intégrée avec la technocratie bruxelloise), le recours fréquent au suffrage populaire, la politique du "rang" et de non alignement relatif sur la scène internationale, la volonté de cohésion nationale par-delà les différences (réelles) de classe (citons le projet de participation, qui coûta cher à De Gaulle)... Les compromissions ont été telles à droite que je ne me lasse pas de rire à gorge déployée chaque fois que j'entends un cacique de l'UMP proclamer qu'il est gaulliste. De ce point de vue, rendons grâce à Nicolas Dupont-Aignan pour sa cohérence : il est moins ridicule à mes yeux avec son score de 2% aux dernières élections présidentielles que les hypnotisés du marché libre et des réformes structurelles qui peuplent l'UMP et qui continuent de se réclamer du gaullisme. On les voit, d'ailleurs, qui tentent désespérément de s'en sortir en invoquant le passage du temps, l'époque qui a changé et autre argument d'une platitude crasse. La vérité, c'est qu'ils ne sont plus du tout gaullistes, ils sont même tout le contraire : libéraux, atlantistes, euro-enthousiastes et ébahis devant le premier modèle de réussite étrangère qui leur tombe sous la main (en réalité, je le dis à nouveau ici, ce sont des néo-pétainistes).
Je ne peux pas nier mon attachement au gaullisme. Mieux, je le revendique. Mais en tant qu'il relève d'une adhésion sincère à certains credos gaulliens, parmi lesquels ceux que j'ai évoqués plus haut, dont je ne vois pas en quoi ils seraient spécifiquement de droite. Cependant, je dois le reconnaître, certaines de mes positions actuelles paraissent rapidement conservatrices à mes interlocuteurs qui se revendiquent de gauche. J'étais ainsi plutôt défavorable au "mariage pour tous" (décidément, quelle formule absurde !), sans pour autant que le vote final de la loi me traumatise pour deux sous, et sans que je ressentisse le besoin impérieux d'aller manifester (ah, si tous ces gens allaient paraillement dans la rue pour combattre la finance !). Question drogues douces, je suis clairement de ceux qui pensent qu'il ne faut pas rendre la vie des parents plus difficile qu'elle ne l'est déjà (avec des écrans partout et tout le temps, des jouets technologiques omniprésents, l'impérialisme publicitaire, la pornographie gratuite sur le Web, le recul de la transmission du savoir à l'école, le jeunisme débilitant etc.), dégommant tous les interdits, ce à quoi participerait inévitablement la légalisation du cannabis. Côté immigration, je suis favorable à une régulation souveraine du flux des entrées légales sur le territoire (plus que sous Sarkozy, par exemple, mais ce n'est pas difficile) et à la maîtrise de l'immigration clandestine (ce qui implique d'abord de sanctionner le vil patronat), parce qu'une immigration de masse me semble préjudiciable à la cohésion nationale, voire quelque peu absurde dans le contexte de crise économique avancée que nous connaissons (et sans prétendre que le chômage s'expliquerait pour le moins du monde par l'apport démographique de l'immigration). Ajoutons que je suis absolument hostile au vote des étrangers pour toute espèce d'élection, y compris locale, parce qu'en vieux républicain grincheux (jeune et déjà si vieux pourtant...), je ne puis concevoir de dissocier la citoyenneté de l'appartenance à la communauté nationale. Allons plus loin : je ne nourris aucune sympathie pour l'Islam - vous avez bien lu, je ne parle pas d'islamisme mais bien .(carrément) d'Islam. Peut-être suis-je donc un peu islamophobe : croiser une femme voilée et toute vêtue de noir dans la rue me met plutôt mal à l'aise - ce malaise étant d'autant plus grand que le tissu couvre la tête et le visage - et je dois dire que je ne manquerais pas de considérer un supposé recul de la religion islamique en France comme une bonne nouvelle. Je terminerai ce bref inventaire (non exhaustif) en soulignant mon hostilité farouche à l'égard de tous les dispositifs de discrimination positive, quelle que soit la réalité des injustices (réelles bien qu'aléatoires) qu'ils prétendent combattre, et en observant que je n'ai jamais de mots assez durs pour toutes celles et ceux qui s'acharnent à enrober d'interdits la parole politique, fût-elle choquante ou délirante, jusqu'à voir se multiplier les convocations devant les tribunaux.
Cher Bobleymar, ces quelques éléments qui ses situent dans le champ des problématiques que vous évoquiez dans votre commentaire, semblent effectivement me positionner à droite de l'échiquier politique, malgré l'hostilité que je nourris à l'endroit de l'hypercapitalisme contemporain et du type de société que ce dernier suscite. Pour autant, même si pour mes amis de gauche, toutes ces prises de position me rangent à droite, ce n'est pas ainsi que je le vis dans la mesure où elles sont parfaitement compatibles avec ce que fut la gauche avant la fin des années 1960, c'est à dire quand elle était républicaine, nationale et socialiste. Car enfin, quelques précisions s'imposent. Par instinct autant que par raison, je déteste le racisme et tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à une assignation identitaire des individus (or celle-ci est alimentée aujourd'hui aussi bien par les racistes de droite que par les anti-racistes de gauche). Je suis favorable à la liberté religieuse, rendant ici (et seulement ici) éternellement grâce à Voltaire ("écrasons l'infâme !"), et considère qu'il serait liberticide de priver les Musulmans (ou d'autres) non seulement de leurs droits civils et politiques, cela va sans dire, mais aussi de lieux de culte. Dans ma vie professionnelle (et l'occasion m'est régulièrement donnée de participer à des entretiens d'embauche), il ne me viendrait pas à l'idée d'écarter un candidat parce qu'il aurait un nom à consonnance étrangère. Je ne suis pas favorable, comme j'ai pu l'évoquer, au droit des votes des étrangers aux élections locales, mais je ne vois aucun inconvénient à ce que sous certaines conditions, des personnes étrangères puissent devenir Français et ainsi acquérir le droit de vote au même titre que leurs concitoyens (en clair, je rejette fermement toute conception ethique ou essentialiste de la nation). Enfin, moi député (pour paraphraser notre impopulaire Président), je n'aurais sans doute pas voter en faveur de la loi étendant la possibilité du mariage civil aux couples homosexuels, comme je l'ai dit, mais je ne supporterais pas que l'on vînt chercher des poux à qui que ce soit sous le simple prétexte qu'il serait homosexuel (et j'ai toujours trouvé que le PACS était une bonne idée).
Suis-je de droite, finalement ? Oui, mais seulement si, et seulement si, l'on considère qu'être de gauche suppose d'une part, de valider tous les désirs indivivuels par le truchement du droit, sans accepter que des raisons légitimes puissent venir les contrarier, et d'exalter d'autre part, par principe, tout ce qui relève de la différence et du minoritaire, au point de transformer l'action politique en une tonitruante sociologie de combat dont la résultante est précisément d'assigner des personnes, par le truchement de la statistique, à des constructions sociales catégorielles réductrices. C'est pourtant cette posture qui conduit nombre d'électeurs potentiellement à gauche vers les droites, elles qui usent et abusent des questions moins économiques et sociales que culturelles et identitaires (sans rien vraiment changer pour autant, dans les faits, et non sans franchir d'ôdieuses lignes rouges, comme a pu l'illustrer le déplorable discours de Grenoble de M. Sarkozy). Pourtant, est-ce de droite que de réclamer un Islam gallican (sans vouloir faire d'anachronisme), c'est à dire moins un Islam de simple importation qu'un Islam plus et mieux enraciné dans la nation (lecture coranique en français et non en arabe, prière dans les mosquées et non dans les rues, voile discret et en tout état de cause pas de voile intégral car en France, c'est ainsi et c'est heureux, on découvre son visage etc.) ? Est-ce de droite que de considérer que la sécurité publique est d'abord la garantie d'une vie tranquille pour les moins protégés et les moins influents de nos concitoyens, même si pour cela, il faut juger nécessaires certains dispositifs répressifs ? La question de savoir si un couple homosexuel peut se pacser ou bien se marier est-elle à ce point déterminante pour ranger qui que ce soit à gauche ou à droite, alors même que je nourris par ailleurs un attachement sans faille à l'égalité des droits civils et politiques des personnes et le respect de leur vie privée, quelle que soit leur orientation sexuelle ? Est-il dangereusement militariste et donc affreusement de droite, que de vouloir garantir un budget de la défense conséquent de façon à donner à notre démocratie, sur la scène internationale, le crédit d'une nation forte, en particulier face aux dictatures, et de lui éviter de remettre sa sécurité entre les mains d'un allié encombrant (Tacite était-il de droite, en proclamant que "faible est le renom d'une puissance qui ne se fonde pas sur ses propres forces")?
Peut-être tout cela fait-il de moi quelqu'un relevant d'une sorte de droite anti-libérale comme le suggère Bobleymar (dans le mesure où je suis dans le même temps pour les services publics, pour la nationalisation d'un bon nombre d'entreprises aujourd'hui privées, pour des différences de salaire n'excédant pas un écart de 1 à 20, pour l'instauration d'un salaire maximum, contre l'exil fiscal, bref, pour la puissance publique au service d'une société solidaire). Mais cela n'est vrai quà la condition de ramener l'essence de la gauche à un catalogue de valeurs manichéennes, servant à manier l'anathème comme une mitraillette automatique pour mieux faire oublier, au passage, sa trahison permanente de l'idéal socialiste.
Pour ma part et pour résumer, je vois les choses comme suit. Il y a d'abord un premier clivage, qui oppose les humanistes et les anti-humanistes. Dans le camp des anti-humanistes, nul doute que nous retrouverons, cher Bobleymar, nos ennemis communs, à savoir les racistes, les rares allumés du culte du chef, les lobotomisés d'une France essentialiste, les nostalgiques de feu l'alliance du Trône et de l'Autel quelles que soient les confessions, et j'en passe. Ces gens là n'ont souvent de la démocratie qu'une conception formelle et tactique : rejoignons-nous pour les combattre et réjouissons-nous qu'ils soient toujours minoritaires aujourd'hui. Dans le camp des humanistes, il me semble a contrario qu'il y a pleinement place pour le débat, y compris sur les questions de société et les problématiques culturelles, sans qu'il soit nécessaire d'en faire une condition majeure d'une idéologie de gauche ou d'une idéologie de droite. Le pire étant de "refuser de débattre" en se pinçant le nez, sous le prétexte que le débat entre humanistes alimenterait supposément l'influence politique des anti-humanistes, alors que c'est précisément l'inverse qui est vrai, comme l'atteste la progression continue du Front National en France malgré tous les discours repoussoirs tenus par toutes les forces "de gauche".
Vient ensuite le second clivage, celui qui fonde à mes yeux la véritable matrice du clivage droite-gauche contemporain. A droite, celles et ceux que ne révolte pas la progression des inégalités socio-économiques, qui approuvent la captation des démocraties par la finance internationale, qui bradent les biens publics au profit des oligarques ou démantèlent le système de protection sociale au nom du sacro-saint principe de compétitivité etc. Peu importe ici que cette politique soit conduite par l'UMP ou le PS, il s'agit pareillement d'une même politique de droite, c'est à dire d'une politique de conservation de la dynamique oligarchique des démocraties initiée dans les années 1980 et constamment poursuivie depuis lors. A l'inverse, dans la structuration de ce clivage, la gauche se définirait d'abord par la recherche d'une société solidaire, du haut en bas de l'échelle sociale, et par une volonté d'approfondir la démocratie en renforçant l'influence des citoyens sur les politiques publiques. A droite (UM-PS), le discours de la nécessité, de l'ordre des choses ou de "l'époque qui va comme cela". A gauche, la volonté farouche de changer la vie dans le sens d'un "mieux collectif", sans en passer par les totalitarismes d'antan et sans jamais sombrer dans un fatalisme gestionnaire façon Solférino, sans même évoquer une fascination non avouée pour le capitalisme et sa dynamique pyschologique, je veux dire la quête sans fin de l'accumulation matérielle et de la réussite sociale (que de compromissions de gens de gauche pour cette obessionnelle mobilité sociale... cf. au premier chef des parcours sociaux comme celui du bon docteur Cahuzac).
De cette grille de lecture, il ressort donc que je me sens malgré tout davantage à gauche qu'à droite, même s'il se trouve que je n'ai pas encore à disposition, dans l'offre électorale qui m'est donnée, la gauche que je souhaiterais, à savoir une gauche nationale (c'est à dire ancrée dans la nation, son histoire et sa culture) ou européenne (mais alors aucunement communautaire, et tout aussi ancrée sur un territoire et les dépôts culturels transversaux qui fondent l'identité européenne), souverainiste (dans une déclinaison nationale ou européenne, c'est au peuple français de choisir), radicale (dans sa prétention à bousculer le réel et à s'attaquer frontalement aux oligarchies et aux paradigmes économiques du néolibéralisme) et républicaine (dans sa considération première des personnes par rapport aux groupes sociaux, dans son attachement à la common decency, déclinable en France sous la forme d'une morale laïque).
Le problème en France est bien que le tableau politique me paraît aujourd'hui relativement bloqué. L'UM-PS, c'est entendu, est une réalité que seuls les imbéciles heureux peuvent encore nier. Pour autant, le Front National appartient encore au premier clivage que je citai, avec un nombre important d'anti-humanistes parmi ses membres, militants et cadres dirigeants. Tandis que le Front de gauche brouille son audience, pourtant si prometteuse sur le plan des idées économiques, par son refus pavlovien d'attribuer une légitimité aux préoccupations culturelles (la mise en question du multiculturalisme, qui n'est pas la même chose que la réalité indéniable et non problématique d'une France multi-ethnique, ou encore l'attachement au drapeau, qui ne relève pas forcément d'une posture nationaliste), par la tendance agaçante à "fasciser" (reductio ad hitlerum) tous ceux qui y consentent dans le camp des humanistes ou à "beaufiser" tous ceux qui ne partagent pas son enthousiasme devant ce qu'elle présente un peu trop systématiquement (et facilement) comme des "progrès de société", ou encore par la pénible habitude de célébrer les minorités en tant que minorités, dessinant une société dramatiquement clivée, sociologiquement parlant, entre victimes (les homos, les femmes, les étrangers etc.) et bourreaux (les blancs, hétérosexuels, hommes, occidentaux), rejoignant par des chemins détournés la logique d'assignation identitaire que le Front de Gauche dénonce dans les rangs du Front National, tout en étendant l'empire du politiquement correct, c'est à dire d'une forme de terrorisme intellectuel.
Toutes ces explications font, je l'espère, que vous comprendrez bien pourquoi j'aime à me définir, par-delà mon souhait d'une gauche républicaine radicale, comme un gaulliste de gauche européen.